Wim Wenders rétrospective (2ème partie)
Wim Wenders: un artiste-critique
C’est au romantisme allemand que nous devons l’idée que la critique d’art serait l’achèvement de l’œuvre. L’art moderne se caractérise par le fait que son sens ne se révèle pas d’emblée, qu’il reste dans une certaine mesure opaque et qu’il invite à l’interprétation. Ce n’est donc qu’à travers l’interprétation critique que l’œuvre s’achève, car c’est seulement là que son sens se révèle, même si ce n’est jamais de manière exhaustive. L’œuvre d’art serait comme un verrouillage dont l’interprétation fournit la clef mais qui se referme sans cesse, écrit Heidegger dans L’Origine de l’œuvre d’art (1935), une idée que Maurice Blanchot radicalise encore davantage dans ses écrits sur la littérature.
Mais si l’art et la critique entretiennent un rapport aussi indissoluble, il en va parfois de même pour les artistes et les critiques. Jean-Luc Godard, cet esprit rebelle vaudois et grand lecteur de Novalis et de Schlegel, aimait à souligner que la critique d’art française était au moins aussi importante que l’art et la littérature français. Il dressait ainsi une liste allant de Diderot à Daney, une lignée dans laquelle il s’inscrivait lui-même, à juste titre si l’on considère que son opus magnum, les Histoire(s) du cinéma (1988), était une continuation de la critique cinématographique par les moyens du cinéma. Wim Wenders n’est pas français, mais en tant qu’Allemand, il s’inscrit d’autant plus dans la tradition du romantisme allemand. Tout comme Godard, Wenders est à la fois artiste et critique, créateur de son œuvre et perfectionneur de celle des autres.
Wim Wenders n’a pas seulement réalisé des films qui répondent de manière idéale aux critères de l’auteurisme, dans la mesure où ils portent une signature unique ou s’expriment d’une voix au timbre incomparable. Wenders a également mis à maintes reprises son talent de réalisateur au service d’autres artistes. Le guitariste et compositeur américain Ry Cooder a créé, avec la bande originale de Paris, Texas, un univers sonore pour toute une génération; en même temps, on pourrait dire que c’est Wenders qui, avec son film, lui a donné l’occasion de réaliser cette création. C’est par l’intermédiaire de Cooder que Wenders a découvert le Buena Vista Social Club, un orchestre cubain composé de musiciens d’un certain âge, qu’il a rendu célèbre dans le monde entier grâce à son documentaire. Plus tard, Wenders a exploité les possibilités du cinéma en 3D pour offrir à la chorégraphe Pina Bausch une scène sur grand écran, sous une forme cinématographique qui confère à l’art éphémère de la danse une dimension d’éternité. Et avec son nouveau film qui sortira prochainement sur l’architecte bâlois – ou plus précisément grison – Peter Zumthor, il a transposé l’œuvre de l’un des plus grands artistes contemporains de l’espace dans l’art temporel qu’est le cinéma.
C’est aussi pour cette raison que nous rendons hommage à Wim Wenders: parce qu’il n’est pas seulement un réalisateur majeur, mais aussi un interprète passionné de l’art d’autrui. Un artiste-critique dans le meilleur sens de la tradition intellectuelle et artistique du romantisme allemand (et sa filière vaudoise), et donc un invité entièrement en phase avec la mission et l’esprit de la Cinémathèque suisse.