Les cinq doigts de la main
Le Livre d’image, dernier film en date de Jean-Luc Godard, a reçu une « Palme d’or spéciale » à Cannes ce printemps. Comme si Godard était déjà allé au-delà du cinéma et ne pouvait bénéficier d’une Palme d’or tout court. Ce qui n’est pas tout à fait faux si l’on considère combien, encore une fois, ce film bouscule notre perception du septième art, à la fois dans ce qu’il donne à voir et à entendre, mais aussi dans la manière qu’il a de le faire. Car ce travail qui entremêle d’innombrables extraits de films, morceaux de télévision, bribes d’internet, fragments littéraires et emprunts picturaux, va bien au-delà de ce que l’on a l’habitude de voir et d’écouter, et nous délivre une vision bouleversante du monde.
Jean-Luc Godard a souhaité proposer au public de la Cinémathèque suisse et de Lausanne une forme de parcours à travers ses films qui se développe sur trois lieux.
Tout d’abord, au cinéma Capitole, et sur son immense écran, nous présentons en 35mm l’une des rares copies existantes de Histoire(s) du cinéma – Morceaux choisis, un re-montage d’une heure trente fait par Godard de ses Histoire(s) du cinéma, composées à l’origine de films vidéos au format 4/3. Conçu pour la télévision à partir de morceaux de cinéma, ce film rare préfigure à merveille Le Livre d’image.
Ensuite, au Cinématographe, nous projetons chronologiquement les cinq films qui précèdent Le Livre d’image et qui constituent, en quelque sorte, les cinq doigts de la main qu’il évoque dans le film – et que l’on voit ci-contre. Ces longs métrages qui l’ont conduit de Sarajevo à l’Arabie sont For Ever Mozart, Eloge de l’amour et Notre musique, en 35mm, puis Film socialisme, tourné et projeté en numérique, et Adieu au langage, tourné et montré en numérique et en 3D.
Enfin, Jean-Luc Godard propose de découvrir ce Livre d’image, dans un théâtre qui accueille le cinéma, à savoir la petite salle du Théâtre Vidy-Lausanne, réaménagée pour l’occasion. Une forme d’installation qui n’est plus celle du cinéma traditionnel et qu’il nous décrit lui-même à travers un « bri-collage » réalisé par ses soins pour la « sin aima tech », décrit en page 30.
Ce dernier film a en quelque sorte quitté le monde du cinéma pour se recréer dans un lieu autre, ici une salle vide où le film sera présenté sur un écran plat de télévision UHD 4K High Contrast, entouré d’un espace et d’un son particulier en 7+1 haut-parleurs distincts.
Il nous convie ainsi à une excursion à travers vingt ans de chronologie technologique, du 35mm au numérique, puis au numérique 3D, quittant aujourd’hui le cinéma pour un écran plat de télévision. Ainsi, les grands films dans la petite salle, la petite image vidéo projetée dans la grande salle grâce aux outils d'origine du cinéma (le 35mm) et le nouveau film dans un ailleurs regardant en arrière en se disant toutefois que « même si rien n’est arrivé de ce que nous avions espéré, cela n’enlève rien à nos espérances ».
Une excursion qui ne s’arrêtera pas là puisque Le Livre d’image reviendra dans quelques mois au Capitole pour une séance exceptionnelle avec, là encore, un aménagement spécifique et donc une expérience nouvelle, différente de celle de Vidy.
Frédéric Maire (avec Fabrice Aragno, producteur du Livre d’image)
Le Livre d’image au Théâtre Vidy-Lausanne
Jean-Luc Godard a choisi de dévoiler, après sa présentation en compétition au Festival de Cannes, son nouveau film Le Livre d’image, dans des espaces inhabituels, recréant à chaque fois un lieu de cinéma. Ce sera ici une chambre théâtrale au Théâtre Vidy-Lausanne. Le film donne à voir une mémoire de cinéma, une mémoire fragile, mais qui vibre encore, sur un téléviseur avec huit haut-parleurs séparés.
Le Livre d’image est un film en cinq chapitres comme les cinq doigts de la main, composé à partir d’images prises dans la mémoire vidéo du cinéma. Jean-Luc Godard en sature les couleurs, organise successions et surimpressions, variations de formats et de rythmes. Il parcourt alors les grandes données de l’histoire humaine qui ont traversé son œuvre : la guerre, la loi, l’autre, l’ailleurs, le couple, l’impossible innocence, le langage.
Ce nouveau film reprend les principes de montage des Histoire(s) du cinéma pour regarder cette fois « un siècle finir dans le suivant » : notre présent décrit par la mémoire du cinéma. Poème cinématographique entretenant l’espérance d’un changement malgré les déceptions, ce film est le fruit d’une exploration patiente et libre d’un cinéma qui reflète le monde et continue à se réinventer.
Vincent Baudriller, directeur du Théâtre Vidy-Lausanne
Le Livre d'image : synopsis
LE LIVRE D’IMAGE
Te souviens-tu encore comment nous entrainions autrefois notre pensée ?
Le plus souvent nous partions d’un rêve …
Nous nous demandions comment dans l’obscurité totale
Peuvent surgir en nous des couleurs d’une telle intensité
D’une voix douce et faible
Disant de grandes choses
D’importantes, étonnantes, de profondes et justes choses
On dirait un mauvais rêve écrit dans une nuit d’orage
Sous les yeux de l’Occident
Les paradis perdus
La guerre est là …
IMAGE ET PAROLE
Les films précurseurs
Reliés comme les « cinq doigts de la main », les cinq longs métrages qui précèdent et annoncent Le Livre d’image sont proposés au Cinématographe et sur leur support d’origine, en suivant une chronologie « technologique »: For Ever Mozart (1996), Eloge de l’amour (2001) et Notre musique (2004), seront ainsi projetés sur pellicule 35mm, Film socialisme (2010) dans son format numérique et enfin Adieu au langage (2014), toujours en numérique, et en 3D.